La fausse dichotomie

La plus persistente et perverse dichotomie qui perdure en politique, surtout dans l’esprit populaire, est la dichotomie entre le gouvernement et les corporations. La plupart des gens se démarquent comme supportant l’un ou l’autre côté – pour le peuple, ou pour ses ennemis, pour les pauvres ou pour les riches.


Les libéraux voient le gouvernement comme la voix du peuple, et l’outil de tempérance, tandis que les corporations sont avaricieuses et destructrices, des machines à exploitation. Les conservateurs voient les corporations comme des financiers puissants, et donc des intérêts à protéger, et le gouvernement comme un outil utile de répression sociale. Évidemment, les communistes et autres totalitaires voient la force gouvernementale comme source de tout bienfait, alors que les anarchistes, qui veulent éliminer le gouvernement, ne semblent pas vouloir se brancher.

Délier le mythe

La vérité est que le gouvernement et les corporations ont des avantages inhérents à tout organisme, sinon ils n’existeraient pas. Les gouvernements existent d’abord et avant tout pour permettre aux individus de retirer les avantages de la vie en société tout en réduisant l’usage de force. Les corporations sont un élément vital de toute marché industriel.

Cependant, ils ont été corrompus dans leur présente forme. La corruption des corporations est le corporatisme, et la corruption du gouvernement est le socialisme. Les deux formes ne sont pas contradictoires : elles existent, jusqu’à un certain point, dans toute démocratie.

Est-ce que les corporations sont des outils d’exploitation, qui détruisent et appauvrissent la société par leur avarice et exploitation ? Le premier outil d’exploitation que nous devons blâmer est l’état socialiste. L’existence du pouvoir, qu’il soit donné au peuple ou à leurs élus, permet à la majorité d’exploiter la liberté et les resources de la minorité. Évidemment, comme nous sommes tous dans la minorité pour quelque chose, nous sommes tous des victimes. Ceci se traduit sous formes de taxes, lois et règlements qui attaquent le style de vie ou la liberté d’action des individus. N’importe quelle corporation aimerait bien posséder toutes les ressources d’exploitation utilisées par nos officiers publics.

Ces mesures, faites “pour le bien public” en autant que la population est concernée, détruisent le tissu social, comme le fait toute présence de force. La concentration de pouvoir contenue dans le gouvernement oriente la société vers des relations de pouvoir au lieu de relations volontaires, ce qui pervertit nos institutions. Ceci est mis en évidence par la super-légalisation de notre société, le quêtage de subventions au lieu d’apporter un service utile, ainsi que les guerres sur la codification de la vie personnelle. L’appauvrissement de la société est constant grâce aux taxes, impôts et autres mesures qui drainent la richesse au profit de la bourgeoisie et pénalisent les pauvres, ainsi que leur résultat, les mesures et programmes sociaux, qui ne font qu’aggraver la pauvreté.

Les corporations et autres groupes économiques, au contraire, permettent de multiplier notre productivité et notre richesse. Aucune économie à grande échelle ne pourrait exister sans les mécanismes de production, d’investissement, et d’économies d’échelle que permettent ces regroupements. Si une économie à grande échelle est impossible, alors toute richesse comme nous l’entendons est impossible. Les salaires et les biens de consommation doivent par nécessité être extrêmement limités. Les corporations sont l’engin par lequel le travail humain est décuplé, et le libre marché assure que tous y trouveront le maximum de bénéfices à tout point temporel.

Évidemment, les corporations ont aussi un plus grand intérêt dans l’approbation de ses clients. Pour un gouvernement, servir la population est un inconvénient quand ils peuvent simplement voler l’argent nécessaire sous forme de taxes et impôts, de nouveaux crimes, de lois contre la propriété, etc. Les corporations, au contraire, n’ont pas cet avantage et doivent prendre leur argent d’échanges volontaires avec leurs clients : ils sont dépendants du bon-vouloir d’autres individus.

 

Notre choix est entre la liberté – la république et l’économie libre – et la dynamique du pouvoir – le corporatisme et l’état socialiste.


Beaucoup de soi-disant maux du capitalisme sont dûs au gouvernement. Par exemple, les problèmes environmentaux sont dûs, notamment, à la Tragedy of the Commons, c’est-à-dire l’intérêt de tout acteur dans un système en commun d’épuiser la ressource le plus vite possible. Dans un système capitaliste, les acteurs ont intérêt à conserver la valeur d’une ressource. C’est en effet ce que nous observons : le gouvernement est généralement le plus gros pollueur dans une région, et les ressources mises en commun sont épuisées beaucoup plus vite que celles gardées comme propriété.

L’esclavage sous tout autre nom

Cependant, le contraire est aussi vrai – les corporations peuvent devenir un outil de répression sociale quant elles ont le champ libre pour le faire, notamment grâce aux groupes de pression et aux économies mixtes. Par exemple, la guerre contre la drogue a été déclenchée par des compagnies pharmaceutiques tentant de gagner un avantage contre des rivaux. Nous savons maintenant tout le dommage en vies et en tissu social que ceci a provoqué. Ce même phénomène, à plus petite échelle, est vrai pour l’attaque contre Microsoft.

Les deux groupes sont semblables dans un sens fondamental : ils sont bénéfiques quand ils sont limités à leur fonction originelle, et ils sont limités quand ils n’ont pas de pouvoir politique. L’esclavage ne peut exister sans le pouvoir d’un individu sur un autre individu. Avec du pouvoir, l’optimisation publique devient une question de votes, et celle des corporations de profit indû. Incidemment, c’est pourquoi l’anarchisme ne peut fonctionner, car il présume l’absence de limites. Sans limite, il ne peut y avoir de bénéfices à vivre en société.

Le vrai choix, donc, n’est pas entre le peuple ou ses ennemis, entre les pauvres ou les riches. Ces institutions servent les intérêts de tous lorsqu’elles sont limitées et obéissent aux droits des individus. Notre choix est entre la liberté – la république et l’économie libre – et la dynamique du pouvoir – le corporatisme et l’état socialiste (représenté en premier lieu par le nexus gouvernement-banques).

Il est vrai que le capitalisme et le républicanisme sont souvent associés au corporatisme, au socialisme, au communisme, au consumeurisme, à la plutocracie, et beaucoup d’autres systèmes. Cette confusion cause beaucoup de gens à adopter l’attitude de fausse dichotomie que j’ai décris. Mais ces associations sont sans fondement.

La plus grande erreur est de penser que notre société est libre en principe. Il est vrai que nous avons des corporations ainsi qu’un semblant de choix, mais la société nord-américaine est surtout marquée par l’économie mixte et le corporatisme. Il serait difficile de clamer que nous sommes matériellement libres, par exemple, quand le gouvernement gaspille jusqu’à plus de la moitié de notre revenu, et continue d’alimenter la hausse de la pauvreté avec cet argent. Nous ne sommes certainement pas socialement libre quand la guerre contre la drogue, la guerre contre les armes, et autres guerres sociales sont menées contre nous. Nos systèmes décisionnels ne donnent pas le pouvoir aux individus (républicanisme) mais bien à la majorité et à leurs représentants (démocratie).

En tout point, nos sociétés ne peuvent être appelées un idéal de liberté, ni peut-on appeler notre socialisme corporatiste une forme de capitalisme ! Certes les États-Unis et le Canada sont plus capitalistes que l’ancienne URSS. À ce compte, on peut aussi dire que Stockwell Day est plus intelligent que Jean Chrétien : cela ne rends pas Stockwell Day intelligent pour autant. De telles objections sont triviales.

La confusion entre le capitalisme et le communisme est plus bizarre. Des attributs du communisme, comme l’exploitation des travailleurs et du prolétariat, ou la fusion du pouvoir social avec le pouvoir politique, sont souvent associés au capitalisme. Il n’est pas aisé de comprendre comment les deux peuvent être mélangés, car ils sont des opposés assez évident. Mais sans nul doute cette confusion ne fait que rendre le débat plus opaque.