Avec dieux, sans liberté

Il existe une série d’erreurs dans la pensée populaire au sujet de la moralité. Cette erreur est notamment dû à la domination des systèmes religieux de croyances, qui dominent encore la pensée morale, surtout telle qu’exprimée dans nos lois et traditions. Il n’est donc pas surprenant que la plupart des gens s’y méprennent.

Ces erreurs, cependant, sont beaucoup plus dommageables quand exprimées par un professeur, économiste et philosophe de la trempe de François Guillaumat. Cet article est partiellement une réponse à son texte intitulé “Libéralisme et christianisme”, qui peut être consulté à quelques endroits, dont Libéralia.

Guillaumat se propose dans cet article de montrer comment le libéralisme et le christianisme sont dépendants logiquement. Ce faisant, il oppose libertarianisme et athéisme, et par extension libertarianisme et Objectivisme. Or, l’Objectivisme est la seule base philosophique de laquelle nous pouvons déduire un système de politique rationnel. En se barrant la porte de la raison, Guillaumet laisse le libertarianisme derrière lui, car ses propositions sont par nécessité basées sur des prémisses subjectives, comme la religion.

Les notions chrétiennes que poussent Guillaumat, sans preuve ou même consistance, sans rime ni raison, ne commandent que le ridicule. Baser une théorie politique sur un mysticisme chrétien est incongru. On ferait aussi bien (et peut-être même mieux) de discuter sérieusement de la possibilité qu’une horde de cochons volants est en train de manger la tour du CN. En ce sens, je n’entends pas gaspiller de l’espace pour réfuter l’existence des dieux : ma section sur l’athéisme (sur mon site principal, www.objectivethought.com) fait déjà très bien ce travail.

En l’absence d’aucune observation objective, nous devons rejeter ces propositions dogmatiques. De plus, toute examination scientifique et ontologique part de prémisses humanistes, et ceci pour une bonne raison : de dire qu’un dieu est responsable de la loi de la gravité ou des droits naturels est une non-explication.

Cependant, ses erreurs de logiques élémentaires, ses prémisses morales, et ses interprétations de la religion chrétienne sont un peu moins absurdes et beaucoup plus répandues. Elles demandent donc réfutation, si ce n’est que pour clore une fois pour toute la question de l’incompatibilté entre la christianisme et le libertarianisme (pas une incompatibilité complète : je n’ai pas autant d’arrogance).

Les prémisses morales

Pour circonscrire les choix de systèmes moraux possibles, nous pouvons les diviser en systèmes objectifs et en systèmes subjectifs. Les systèmes subjectifs sont couramment divisés en deux parties : le subjectivisme sceptique (relativisme moral) et le subjectivisme mystique (dont la religion fait partie). D’un point de vue moral, les systèmes objectifs sont appelés égoisme (mot ici utilisé dans le sens objectiviste et non péjoratif), ou intérêt éclairé. De même, les systèmes subjectifs sont appelés altruistes, car ils font primer les échanges négatifs de valeurs dans l’action individuelle.

Un exemple simple de cette différence est le suicide. Quand un jeune, par exemple, est poussé au désespoir par des évènements émotifs, il peut mettre fin à ses jours. Cependant, l’échange de valeurs dans cette action est le plus négatif possible : il mets fin à sa vie (la plus grande valeur personnelle) pour, dans ce cas, aucune valeur en retour. Nous disons donc que cette action, dans ce contexte, n’est pas objective.

La notion de contexte est un point qui peut sembler peu important, mais il fait une grande différence. Dans une moralité objective, le contexte est partie intégrante d’un jugement de valeurs. Prenons une action généralement acceptée comme inbonne, comme le vol. Personne ne dispute le fait que le vol, au moins dans une majorité des cas, est immoral. Mais si nous examinons les actions d’une personne qui est en voie de littéralement mourir de faim et vole une miche de pain pour sa survie, tout en repayant au propriétaire son dû dès que possible, nous ne pourrions pas dire qu’il a commis un acte immoral dans une perspective objective. La différence réside dans les valeurs qui sont mises en jeu par l’action en question, dans ce cas la vie de l’individu versus un acte de vol (avec les conséquences que cela implique).

Notez qu’il ne faut pas confondre éthique et politique à ce stade-ci : de dire qu’une action n’est pas immorale ne veut pas dire qu’elle est nécessairement légale, bien qu’il serait préférable qu’elle le soit.

Ce qui, incidemment, m’amène à la prochaine question : comment passer de considérations éthiques à un système politique particulier ? La réponse réside dans le rôle du gouvernement. Pourquoi s’assembler en sociétés, s’il n’y a pas de profit à le faire ? Le profit de l’utilisation commune de la force réside en la possibilité d’imposer un système universel de lois et de règles qui facilitent et protègent les valeurs des individus.

Le fait de s’assembler en sociétés ne garantit pas que tous les citoyens partagent les mêmes valeurs, ou qu’ils en retirent le même profit. Supposons qu’une majorité de personnes, comme dans notre société, valorise la culture traditionnelle de la région : une société qui utiliserait les ressources de ses citoyens pour financer une telle culture donnerait un plus grand profit personnel à la majorité qu’à quelqu’un qui ne supporte pas l’utilisation de ressources pour artificiellement financer la culture.

La moralité est le point de départ de tout rôle gouvernemental. À chaque système de moralité, donc, correspond un système politique. Le libertarianisme est basé sur un schème de pensée égoiste. Comme la valeur fondamentale d’un système égoiste est la vie de chaque agent moral (la plus positive), il s’ensuit que le rôle du gouvernement pour un égoiste est la protection de la vie, et ce qui s’ensuit. De cette constatation, nous dérivons la notion de droit naturel.

Quelle conséquence pouvons-nous attribuer à son opposé, la moralité altruiste ? L’altruisme est basé sur la notion de sacrifice – des échanges de valeurs négatifs. Le mode du sacrifice – que ce sacrifice soit de soi pour d’autres, ou d’autres pour soi, ou un sacrifice sans but – n’a pas de répercussions dans ce cas. Un altruiste mystique qui croît que l’être humain est un animal qui doit être sacrifié pour les autres , croît alors que le rôle du gouvernement est de forcer ce sacrifice. Si la population rechigne, c’est parce qu’elle laisse sa raison parler quand elle devrait plutôt accepter ce bien commun.

Dans une perspective altruiste, les taxes, les lois injuste et les persécutions sont des bons sacrifices nécessaires qui doivent être maintenus par le gouvernement, pour bénéficier d’autres individus. Le jeu politique, donc, est d’adapter les sacrifices et cadeaux pour modeler la société selon le modèle éthique idéal. L’extrême limite de ce phénomène est un système d’abnégation complet, où tous se sacrifient pour “tous” (en fait, un idéal arbitraire tel que “le bien commun”).

De tenter de justifier le libertarianisme par une éthique du sacrifice est aussi incongru que de justifier le communisme par la prospérité de chaque citoyen. Le communisme n’entraîne pas plus une maximisation du bonheur individuel que le libertarianisme n’entraîne une maximisation du bonheur “commun”. Chaque système politique est basé sur une prémisse éthique différente.

La politique religieuse

La religion a fait office de porte-étendard de la moralité depuis le début des temps, bien à tort. Mais la popularité universelle de la religion et ses dogmes éthiques ont rendu ce phénomène inévitable.

Cependant, le point important pour se sortir de ce carcan est de comprendre que la moralité est loin d’être l’apanage de la religion. En fait, nous avons tous un point de vue sur la moralité, qu’il soit implicite ou explicite – quel que soit notre sympathie ou antipathie face au phénomène. La plupart d’entre nous, qui vivons dans un pays de chrétienté, ne suivons pas les règles de la bible chrétienne. Comme le dit le proverbe, “Quelqu’un qui suivrait les prescriptions de l’Ancien Testament serait un meurtrier : quelqu’un qui suivrait les prescriptions du Nouveau Testament serait un fou”.

Même si elles semblent absurdes dans notre vie de tous les jours, peut-être est-ce que les doctrines chrétiennes auraient un certain mérite objectif ? L’article clame à haut cris que “l’église ne reconnaît pas d’autre agent moral que la personne”, sans pouvoir cependant le prouver. Malheureusement pour le sort de la pensée étendard de l’article de Guillaumet, “[l]’éthique du christianisme est une norme de salut personnel, c’est-à-dire d’égoïsme”, l’éthique chrétienne, et religieuse en général, en est une d’abdication et de sacrifice.

Dans les traditions religieuses, l’être humain est une créature et dépendant de la volonté des dieux. Les doctrines morales de la chrétienté ne visent pas le bien de l’homme qua homme, mais homme qua créature de son dieu, et de ce fait sont singulièrement déconnectées de la réalité humaine. Elles prêchent l’abdication du corps et des biens matériels au profit de la spiritualité, et le sacrifice de sa rationalité et de sa santé mentale au nom de la foi.

Dans la pratique, la religion ne mène qu’à l’intolérence, la guerre, et la soif du pouvoir, comme nous observons encore aujourd’hui dans nos sociétés modernes. La religion a été de tout temps une source de pouvoir, de complaisance de la foi face à la science et la raison, et le subjectivisme culturel de l’adaptation des doctrines morales fixes face à une société en changement. De plus, les politiciens de la droite religieuse refusent souvent de considérer les question de ressources naturelles et d’écologie, clamant que le Royaume de leur dieu va bientôt arriver !

Le dernier retranchement du croyant – les dix commandements – sont la seule base éthique concrète proposée dans cet article comme dérivant un système libertarien. Ironiquement, seulement certains de ces commandements sont proposés par Guillaumet :

“- tu ne voleras pas,
– tu ne désireras pas injustement le bien d’autrui,
– tu ne mentiras pas,
– tu n’assassineras pas.
La différence est que le libéralisme prend la logique au sérieux.”

Passant sur le fait qu’il omet six des dix commandements, i.e. ceux qui n’aideraient pas sa cause, et que la répression de désirs est incongru avec un système libertarien, sa thèse ténue d’un lien entre ces commandements et le libéralisme est fausse.

Il faut ici retourner à ma discussion sur le contexte. Est-ce que le commandement “tu ne voleras pas” nous donne un résultat rationnel quant à l’exemple de la personne qui vole une miche pour survivre ? Non, comme toute doctrine religieuse, elle se dissocie des besoins de l’être humain de par son absolutisme. Même si ces règles semblent plus bonnes que mauvaises, leur absolutisme prouve que leur centre d’attention n’est pas l’homme, mais bien la volonté des dieux.

Mon article en anglais “Religion’s devils” donne plus de détail sur l’immoralité objective de la religion. Il suffit ici de dire que nous devons, en bout de compte, rejeter la proposition que les doctrines religieuses mènent au libertarianisme. Seul un système égoiste, basé sur la raison et l’intérêt éclairé, peut nous conduire à une notion de droit naturel, propre à l’homme.

Bien sûr, il est important de mentionner qu’une position religieuse en soi n’exclut pas le libertarianisme. La plupart des croyants n’ont pas d’idée bien précise de ce en quoi ils croient, au delà d’un “bon feeling” et d’une idée générale d’un dieu dans le ciel qui prends les dimanches “off”. Une telle évasion de l’esprit peut être compatible avec un libertarianisme, aussi rigoureux soit-il.

Pour comprendre en plus de détail la relation directe entre la foi religieuse et la foi communiste, consultez l’article Foi païenne et communiste de Rose Wilder Lane, ou mon article en anglais intitulé “The god-shaped hole”.

Ayn Rand du mauvais côté

Vu son incompréhension de principes éthiques et ontologiques fondamentaux, il n’est pas difficile de comprendre comment l’auteur a pu massacrer tant de concepts objectivistes. Sans vouloir faire le fin, il semblerait que de traduire les oeuvres de quelqu’un ne donne pas d’éclairage spécial sur sa pensée – les erreurs philosophiques dans l’article de Guillaumat évoquent quelqu’un qui essaie de regarder une partie de baseball du mauvais côté des longues-vues. Ceci serait excusable de la part d’un économiste non-averti, mais pas d’un philosophe !

Voici quelques propositions absurdes énoncées par Guillaumat, dont plusieurs sur la philosophie de Rand (et par extension sur l’Objectivisme et le libertarianisme) :

“le libre arbitre prouve[…] que l’homme peut choisir le mal, donc qu’il n’est pas naturellement bon, contrairement à ce que disait Rousseau” : Il n’y a pas de contradiction inhérente dans ce propos. L’existence du libre arbitre ne contredit pas la notion que l’humain serait naturellement bon ou mauvais, car une telle inclinaison naturelle ne contraindrait pas nos choix, pas plus que nos instincts naturels ne les contraignent.
Pour donner un exemple concret, mon instinct de reproduction ne me pousse pas par nécessité à violer toutes les femmes que je rencontre. Mais si je suis naturellement un être sexuel, selon le raisonnement, je ne devrais pas avoir de libre arbitre en la matière !
L’énoncé est aussi contredite un paragraphe plus haut où il est indiqué que la nature humaine est “créée” bonne.

“Elle avait compris qu’on ne peut pas prouver l’inexistence de Dieu (ni de quoi que ce soit d’autre)” : Guillaumat ne donne aucune justification pour cette proposition. Comment serait-il possible de dire une chose pareille, quand plusieurs philosophes athées des dernières années ont produits des preuves logiques de l’inexistence du concept du divin ? Une telle proposition relève de l’ignorance volontaire. J’énonce plusieurs de ces arguments dans divers articles, dont “There is no god”. Si j’en suis informé, un professeur de philosophie ne devrait pas faire semblant qu’ils n’existent pas !

“le péché originel est l’état initial dans lequel nous nous trouvons et dont nous devons sortir pour nous conformer à notre véritable nature, par nos efforts et avec la Grâce de Dieu” : Une telle proposition est surprenante, pour dire le moins. Est-ce que Guillaumat propose sérieusement que la Genèse, ou que l’existence du messie, est un fait scientifique ? Ceci n’est pas intéressant en terme de logique autant qu’en terme de comprendre les croyances de Guillaumat, s’il croît vraiment tout ce qu’il écrit.

Je ne veux pas que cet article soit mal interprété comme une attaque contre les chrétiens ou François Guillaumat. Bien que ces erreurs grossières nous donnent matière à douter de son curriculum, examiner les prémisses de l’article “Libéralisme et christianisme” m’a surtout permis de vous expliquer la cohérence de l’éthique et de la politique, tout en examinant le rôle de la religion dans ce schème philosophique. Nous pouvons, dans cette perspective, affirmer que le libertarianisme passe par la raison, et non par le mysticisme. Comme le dit ironiquement le proverbe chrétien, “la vérité vous rendra libres” !