La nouvelle libre-association

Le libertarianisme apparaît à la plupart des gens comme une idée “radicale” ou “extrémiste”. Ce ne sont peut-être pas autant des accusations que des indications sur la pensée de beaucoup de gens.

Il y a, cependant, une part de vérité dans ce rejet. Il apparaît a priori absurde de rejeter une institution qui a durée depuis des milliers d’années – le gros gouvernement – en faveur d’un système dont la nature est inhéremment instable et imprévisible, la dynamique de la liberté humaine. De par sa nature, un système libertarien n’est pas compréhensif. Nous – c’est-à-dire vous, chers lecteurs, et moi – voulons tous (enfin, je présume) un gouvernement faible, dédié à la protection des droits naturels (ou « humains », ou « fondamentaux », qu’importe le nom qu’on leur donne) de ses citoyens, qui n’a pas ou peu de pouvoir de taxation, de normes sociales à imposer, de groupes favorisés, etc.

Évidemment, cette approche globale à la liberté exclut les idées de la plupart des gens. Ceci a la conséquence de forcer l’idéologie libertarienne à compétitionner sur un pied d’égalité avec des idéologies plus attrayantes.

Je serais menteur de dire que des solutions n’ont pas été proposées. Certains minarchistes voient dans la notion de gouvernments locaux une porte de sortie possible, c’est-à-dire un gouvernement central faible couplé avec des gouvernements locaux forts. Il y a un certain mérite à avoir un gouvernement plus proche des besoins de ses citoyens (certaines personnes voudrait avoir le gouvernement le plus loin possible, mais enfin).

Cependant, ceci ne fait que repousser le problème. Quand il y a usage de force contre un individu par un rat de bureau, que le rat travaille pour Montréal ou pour Québec a peu d’importance ! Le contrôle que les citoyens détiennent sur leur rats peut être un peu plus grand, mais ça ne change pas le principe de la chose. Une multitude de pays fragmentés par municipalité donnerait le même résultat que nous obtienderions avec ce principe.

La solution que je propose à ce problème a beaucoup de similitude avec un système anarcho-capitaliste. Elle n’est cependant pas un compromis mais bien une reformulation des idées libertariennes qui tient compte des différentes idéologies qui peuvent exister dans la population, permettant au libertarianisme d’être plus inclusif, et donc plus populaire. Cette idée est celle des communautés.

Comme la plupart des bonnes idées, l’idée de la communauté comme agent politique n’est pas nouvelle. Les communautés fermées, communautés de communication et intérêts, ghettos raciaux ou sexuels, existent déjà. Certaines communautés fermées ont leur propre structure de pouvoir, opèrent selon leurs propres lois, imposent leurs propre taxes. Évidemment les socialistes américans s’indignent de cet état de faits, car les communautés s’isolent du malheur public. Comme on dit, la misère cherche compagnie.

Il existe aussi des formes de tribunaux privés, tels qu’on connaît dans les sports professionnels. Tous ces modes privés de fonctionnement ne sont cependant pas répandus au point où ils pourraient remplacer les fonctions du gouvernment en place.

Le mérite d’une idée systématique de communauté est donc d’intégrer la notion de communauté au paysage politique. De plus, à mon avis cette intégration doit être radicale : cette nouvelle notion de communauté doit être infuse de pouvoirs hors du commun, presque complètement inclusifs. Évidemment, aucun groupe ne peut, par exemple, imposer sa loi sur d’autres. Aucun groupe n’a plus de droits qu’un individu.

Les communautés sont basées sur le principe de la libre-association : notre droit de s’associer, ou de ne pas s’associer, avec quiconque. Ce qui ne fait pas consensus parmi les libertariens que je connais est l’étendue possible de ces associations. Prenons un exemple extrême : je décide de faire partie d’un communauté ou groupe qui permet le meurtre (ce qui serait plus ou moins équivalent à vivre dans un système authoritarien). Ceci est l’équivalent fonctionnel de donner à n’importe qui le droit de me tuer.

La vaste majorité des gens diraient que ceci est immoral, certes. Je n’entends pas argumenter cette proposition. Mais est-ce illégal ? Dans un système libertarien, ce qui est immoral n’est pas nécessairement illégal. Rationnellement, de s’entendre sur un tel contrat n’impose pas sur la liberté de personne, ce qui est une définition assez répandue du libertarianisme. Ceci est une forme d’inaliénabilité faible, que je ne défendrai pas ici – je ne dirai qu’il me semble évident que si le rôle du gouvernement est de protéger les droits des individus, cela n’empêche pas tout individu de refuser cette protection (comme par exemple, pour un combat de boxe).

Il est sûr que cette forme de libre-association poussée à l’extrême – permettant toute forme d’interaction – permet d’incorporer toutes les formes de gouvernement possibles dans un cadre libertarien. Les phénomènes qui sont associés avec un système socialiste – taxes, répression sociale, régulations économiques – peuvent aisément être reproduits dans un système contractuel. Évidemment, le problème serait plutôt qui voudrait en faire partie.

La beauté de cette idée est de placer les systèmes politiques dans un système de libre-marché, sans pour autant rendre le gouvernement public complètement trivial. En fait, tout libre-marché a besoin d’au moins le droit de propriété pour survivre, et tous les droits (incluant bien sûr le droit de propriété) dépendent d’une authorité – quelle qu’elle soit – pour les protéger. De plus, qui dit libre-marché dit système ouvert et évolutif. Des communautés évoluant dans un cadre libertarien deviendraient un pivot de réconciliation politique.

Ceci aurait la conséquence de changer notre paysage politique pour toujours – et, on peut présumer, d’une bonne façon. De ce que nous connaissons de la dynamique des marchés libres, l’option libertarienne, étant la plus efficace et libre, prévalerait probablement plus facilement, car les participants seraient forcés d’assumer les conséquence personnelles de leur choix, noir sur blanc, dans un contrat, au lieu de se fier à la force du gouvernement pour faire payer « les autres ».

Quelqu’un pourrait disputer cette idée en disant que les socialistes ne veulent pas laisser aux gens la capacité de choisir leur propre système de gouvernement. Cependant, rejeter ce cadre libertarien les place dans une situation délicate. S’ils prônent leur solution comme étant la meilleure, il ne devraient pas avoir de problème à laisser les gens choisir (sinon, ça montre bien leur opinion de l’intelligence des gens). S’ils ne peuvent défendre leur solution comme étant la meilleure, ils admettent essayer d’utiliser les ressources de notre société pour leur propres fins destructives. Le “contrat social” serait révélé comme il est vraiment : une forme d’esclavage institutionalisé.

De plus, ce système de communautés rends le seul attrait de l’anarcho-capitalisme trivial, puisque la possibilité de choisir son propre système de gouvernement et forces de protection serait maintenant établie. Pour la même raison, le libertarianisme constitutionnel basé sur la notion de communauté (Libertarianisme Communautaire, ou Sociolibertarianisme) offre une alternative supérieure au libertarianisme démocratique. Même si la démocracie a l’avantage de minimiser, au moins initialement, les désagréments du fusil de l’état, un système où tous sont libres de choisir leur propre système réduit ces désagréments à près de zéro (en incluant la friction de marché et une forme minimale de démocracie rendue nécessaire par la fallibilité humaine), et n’entraîne pas de concentration de pouvoir négative.

Un système communautaire permettrait aussi de recréer des formes organisationnelles d’affaires qui seraient “perdues” dans un système libertarien (qui, par nature, considère les actions individuelles seulement et non des “entités collectives” comme une corporation). Mais en résumé, il transcende nos notions traditionnelles de partis politiques et de formes organisationnelles, comme le libre-marché transcende les débats sur la conduite des monopoles publics.

Quelles formes prendraient ces communautés ? Elles seraient soit fermées, soit ouvertes – et avec les nouvelles technologies de communication comme l’Internet, les communautés décentralisées deviendront de plus en plus importantes. Certains regroupements dont les règles rendent un rapprochement physique nécessaire, comme ceux qui aiment désarmer les innocents au profit des criminels, seront plus facilement construits dans le contexte d’une communauté fermée.